Denis Bonzy

Affaire DSK : quatre fractures et un enterrement

Même en mettant de côté les déclarations "irréelles" à l'exemple de Lang déclarant hier soir sur France 2 au sujet de la présumée victime "il n'y a quand même pas mort d'homme …", nous assistons actuellement à un spectacle lamentable de déclarations plus pathétiques les unes que les autres.

Il y a en effet la création désormais manifeste de quatre fractures et d'un enterrement.

1) La première fracture concerne la réalité des faits. La présentation politique et journalistique de l'emballement de la machine judiciaire américaine ne répond à aucune réalité. Le maître mot est le professionnalisme. Le Procureur chargé de l'affaire sait qu'il n'a pas droit à l'erreur. Sinon, c'est la fin de sa propre carrière. Par conséquent, le profil même de DSK et les conséquences qui résulteraient d'un amateurisme en la matière sont l'assurance de précautions particulières pour boucler le dossier sur des bases les plus sérieuses possibles.

Donc, parier sur un "dossier faible" de la part de l'accusation est une très probable erreur considérable. Les prochaines étapes risquent d'assombrir encore davantage le paysage car l'accusation va probablement révéler par étape ses pièces les plus fortes.

2) La seconde fracture concerne le bon sens. DSK s'est comporté à l'opposé de toute personne "normale" placée dans des circonstances comparables. C'est là où la vérité judiciaire va prendre le dessus sur les formules politiques qui enfument l'opinion. Avant d'entrer dans une chambre, le personnel en question frappe pour demander s'il y a une présence. Si quelqu'un est présent, les consignes sont de revenir. A supposer même que l'intéressée soit entrée, il suffisait de lui indiquer de sortir immédiatement. Si l'intéressée ne sortait pas, le comportement ordinaire consistait à appeler la direction de l'établissement. A chaque étape, DSK s'est beaucoup éloigné d'un comportement normal.


C'est cet écart qui doit être analysé et qui va beaucoup peser. Chaque fois qu'un comportement s'éloigne de la "normalité de bon sens", la vérité judiciaire a le devoir de chercher à comprendre. Dans ce dossier, dans la chronologie des actes, cet écart est important et au détriment de DSK. Force est de le remarquer.

3) La troisième fracture concerne le respect de la victime. Dans une procédure judiciaire américaine, le procès est autant celui de l'accusateur que celui de l'accusé. Les détectives de DSK vont chercher à déstabiliser l'accusatrice, fouiller sa vie privée, la montrer sous le jour le plus mauvais qui soit. C'est la seconde violence faite à la présumée victime. Cette dernière pour vivre aux Etats-Unis connait la dureté de cette épreuve où tout sera sur la place publique. Il faut donc que les faits soient graves pour qu'elle accepte de subir ensuite une telle épreuve.

4) La quatrième fracture concerne le respect des contraintes d'une campagne présidentielle. Aux Etats-Unis, un universitaire ne donnera pas un rendez-vous à une élève tout seul un soir dans son bureau pour préparer un mémoire. Et là, DSK, avec les suspicions qui pèsent déjà, ne prend aucune précaution. Ce n'est pas qu'il n'ait pas les moyens financiers car sa fortune familiale est considérable. C'est d'un amateurisme affligeant pour le minimum. Il suffisait qu'il soit encadré en permanence de deux officiers de sécurité et les rumeurs de complots n'avaient plus aucun fondement possible.

Aux Etats-Unis, avant de commencer la moindre campagne électorale à un niveau élevé, un candidat recrute deux détectives et leur demande de fouiller sa propre vie privée (professionnelle comme intime). S'ils trouvent rien de sérieux, il pourra alors seulement envisager d'être candidat. Sinon, il y renoncera. Et après avoir pris cette décision, il mandatera une équipe pour faire de même sur les concurrents. Ce n'est plus les programmes qui comptent mais les tempéraments.

Mais surtout l'opinion n'accepte pas que la vie privée ne serve que pour promouvoir. Si la vie privée est mise en avant, c'est toute la vie privée sans exception. C'est logique. Quand DSK invite dans sa cuisine pour mettre en valeur la complicité familiale, il ne peut pas dire que la porte de la chambre à coucher restera fermée. Et l'opinion américaine comme la presse américaine ont raison sur ce point. Le contraire, à la française, c'est accepter l'instrumentalisation de la vie privée. C'est accepter de mentir à l'opinion en ne présentant que les "habits du dimanche". C'est être complice d'une manoeuvre de propagande. C'est tout à l'honneur des médias américains comme de l'opinion que de refuser une telle complicité.

Quant à l'enterrement, c'est l'image du PS qui est maintenant en cause. Il donne une image de clan très éloigné de l'Intérêt Général. Il y a un clan qui semble prêt à tout pour défendre l'un des leurs qui est en perdition. Cet "Etat PS" ne peut qu'inquiéter. Une fois au pouvoir, comment avec une telle culture imaginer qu'il n'y ait pas une logique d'impunité déployant tous les moyens pour sauver le "général DSK" ?

Certes, c'est la tragédie de la primaire et de la communication interne qu'elle impose. Les primaires viennent bien de montrer leur mauvais visage : privilégier l'esprit de corps à destination de militants plutôt que la défense de valeurs collectifs autrement plus importantes.

Mais bien au-delà, c'est une culture d'impunité que bon nombre des déclarations assument. Elle est déjà très forte en France pour les puissants. Le scandale du Crédit Lyonnais n'a eu aucune suite judiciaire sérieuse. 15 000 personnes âgées peuvent mourir d'une canicule sans la moindre suite. Le Mediator va finir dans les tiroirs. Tapie a récolté par arbitrage 240 millions d'euros d'un Etat qui "a les caisses vides".

Certes, la médiatisation a des excès aux Etats-Unis mais cette justice forte avec les puissants est remarquable pour une démocratie. Là aussi, la présentation actuelle est scandaleuse comme si les caméras étaient un préjudice pour un voleur de mobylette. Mais les caméras ne sont pas là pour le voleur de mobylette. Elles sont là pour le puissant qui veut les caméras quand elles le servent et qui les refuse quand elles le dérangent. Il serait bon que cette culture soit plus présente en France : beaucoup de scandales d'Etat, de banques, d'industries pharmaceutiques … seraient poursuivis dans d'autres conditions.

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