La semaine écoulée a connu une émission TV qui a suscité de très nombreux commentaires : le jeu de la mort ou le test de la soumission à l'obéissance.
Cette programmation dans l'entre deux tours est assez étonnante. Elle rappelle la place permanente majeure du libre arbitre. Le libre arbitre, c'est la liberté de choix qu'il ne faut pas aliéner, c'est la part d'autonomie qu'il importe de toujours préserver.
C'est cette part de libre arbitre qui va conduire aujourd'hui un pourcentage probablement élevé de citoyens à ne pas aller voter.
Plutôt que de chercher à culpabiliser les abstentionnistes, il importe de chercher à identifier les véritables raisons d'une telle attitude.
L'analyse de l'abstention est un sujet ancien. Dès 1978, deux professeurs de l'IEP de Grenoble avaient produit une analyse détaillée publiée dans les dossiers de l'Insee de février 1978. Quand les études successives sont comparées, les repères majeurs n'ont pas beaucoup évolué.
La première cause de l'abstention, c'est le constat que l'offre ne convient pas. C'est probablement sur le contenu de ce volet là que l'abstention a évolué. Une campagne électorale est classiquement composée de trois familles de dossiers :
– les clivages idéologiques,
– les préoccupations prioritaires,
– les controverses ponctuelles.
Les clivages idéologiques ont beaucoup diminué pour quasi-disparaître. Dans ce contexte général, les régionales ont été dominées par des controverses ponctuelles eclipsant les préoccupations prioritaires (emploi, finances publiques). Sous cet angle de controverses d'actualité aussitôt emportées par la controverse suivante, l'offre politique se banalise et s'érode d'elle-même.
Par conséquent, ce volet est d'abord un enjeu pour les responsables politiques comme pour les médias dans la redéfinition de la dynamique de campagne, cet agenda interne qui lui donne vie puis force.
La seconde raison de l'abstention va au-delà de la dépolitisation pour atteindre la désocialisation. C'est ce phénomène là qui est l'indicateur le plus grave.
Les sujets de campagne intéressent peu. Mais surtout, la stratégie permanente d'évitement des véritables questions démobilise et démotive. Le "marché politique" ne se contruit plus en prise directe avec les sujets à régler. La société ou du moins une part d'entre elle s'organise donc alors à l'écart de la politique. Elle se met à l'écart du collectif puisqu'elle n'espère plus rien de la société. Cette désocialisation devient un indicateur de crise sociale. C'est l'état d'anomie sociale : une société désagrégée qui ne partage plus des valeurs communes.
En réalité, à quelques exceptions près à l'exemple de Poitou-Charentes ou de Languedoc-Roussillon pour des motifs très différents, les campagnes ont été incapables de faire vivre des controverses positives locales.
Elles n'ont pas débattu sur des finalités d'actions et même pas sur des moyens différents.
Dans ces conditions, la campagne est devenue sans relief. Elle a donc ouvert des espaces considérables aux effets de la dépolitisation et à ceux de la désocialisation qui accompagne toute crise économique.
La vie politique doit retrouver de l'intériorité. Elle doit ouvrir des batailles de sens. Ces batailles doivent être livrées par des tempéraments plus colorés, moins pastels.
L'intériorité est l'enjeu de tout exercice d'une fonction d'autorité. C'est le seul véritable débat. Comment dépasser ses traits personnels de tempéraments et ses intérêts individuels pour devenir garant de normes, de règles, de l'Intérêt Général, de valeurs qui parlent au collectif. Trop de candidats professionnels de la politique participent aux campagnes sans avoir livré cé débat intérieur.
La bataille du sens doit demeurer la ligne directrice. Seul le sens motive un groupe puisqu'il devient le marqueur d'une direction partagée.
Enfin, il importe de retrouver des tempéraments authentiques qui créent une mosaïque d'expériences, d'âges, de formations, de trajectoires de vies. La professionnalisation des candidats crée l'uniformité. Aucun d'entre eux n'est né "homme politique". Chaque candidat, professionnel de la politique, l'est progressivement devenu en empruntant presqu'à la caricature le même uniforme vestimentaire, le même usage de mots clefs, la même méthode d'évitement des sujets difficiles … Tout ce que l'opinion sait désormais très bien décrypter et refuse d'approuver.
Sous ces angles, chacun peut alors rapidement constater que l'abstention ne mérite pas la condamnation globale brutale qu'elle subit si souvent. Elle est un réel marqueur de crises et tous ceux qui refusent de l'analyser ne peuvent que prendre le risque de la voir encore augmenter.
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